Ukraine-Russie: L'escalade des armes. Entretien avec Samuel Legros, porte-parole du CNAPD sur SIS Radio - 27-12-2022

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Le dilemme de sécurité Au tournant des 1980, la doxa des relations internationales (l'approche néoréaliste ou structuro-réaliste) présentent les alliances de type militaire « comme un élément central dans l'équilibre des puissances », car elles étaient présentées comme en mesure d'établir un rapport de force permettant à leurs membres de se prémunir contre toute action militaire à leur encontre. Cette approche se fonde sur l'idée que les relations internationales se définissent avant tout comme un ordre social et politique singulier, du fait qu'il n'existe pas d'institutions supérieures aux États capables d'assurer la paix et la stabilité en appliquant le droit international de manière systématique. De ce fait, les États sont amenés à assurer leur sécurité par eux-mêmes, en accumulant les ressources matérielles de la puissance, parfois par le biais de la formation d'alliances en réponse aux intentions et aux propensions (supposées ou avérées) de puissances rivales à employer la force. La dissuasion par l'accumulation des ressources matérielles de la puissance. Toutefois, lorsqu'un pays ou une alliance militaire accumule les moyens lui permettant d'augmenter sa propre sécurité, elle diminue mécaniquement la sécurité de tous ses voisins : c'est ce que l'on appelle le dilemme de la sécurité. En accumulant de la puissance pour dissuader toute agression potentielle, le risque existe que les mesures prises par les uns provoquent des contre-mesures chez les autres, avec pour résultat qu'un supplément de puissance n'augmente pas systématiquement la sécurité, et peut-même s'avérer contre-productif en renforçant la défiance des pays voisins qui peuvent se sentir menacés. Par conséquent, l'incertitude quant aux intentions de la partie rivale se renforce, et un contexte d'insécurité générale s'ensuit, alors même que l'objectif recherché était celui de la sécurité. Dans ce cadre, il faut prendre conscience que l'Europe est déjà surarmée. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), le continent européen est celui où les achats d'armes ont le plus augmenté au cours de la période 2017-2021, comparée à 2012-2016. Une augmentation qui va devenir exponentielle vu les engagements politiques pris lors de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Or, il s'avère que les États européens membres de l'OTAN disposent déjà, depuis longtemps, de capacités militaires très importantes comparativement à celles de la Russie (même si, bien sûr, on ne peut considérer ces États européens comme une entité réellement coordonnée) : la valeur des dépenses militaires des États membres de l'OTAN situés sur le continent européen s'élevait à 298,5 milliards USD en 2020, tandis que le Russie n'atteignait « que » 66,8 milliards USD. Si l'on y ajoute les montants alloués par les Etats-Unis et le Canada, cette valeur s'élève à 1087 milliards USD. De ce fait, les moyens mobilisés dans le cadre de la politique de dissuasion et de défense de l'OTAN sont considérables et disproportionnés au regard des capacités russes, et constituent un des facteurs qui contribuent à alimenter un contexte d'insécurité permanent avec la Russie. De plus, cette « nécessité » d'accumulation des ressources matérielles de la puissance s'auto-entretient, notamment pour des raisons militaro-industrielles. Elle est légitimée par le contexte international instable (essentiellement la Russie) ou la survenance d'un conflit (ici, la Russie) qui souligne la vulnérabilité de nos sociétés et l'obligation, pour la préservation de notre sécurité, d'augmenter les dépenses militaires.